Procrastination au travail : et si ce n'était pas (que) un problème ?

Remettre à plus tard porte un nom scientifique, fait l’objet de plusieurs études sérieuses, et même d’une journée mondiale dédiée. Reste à savoir si c'est vraiment un problème, ou simplement un tempérament mal compris.

Procrastiner, kézako ?

La procrastination, c'est la tendance à remettre systématiquement une action à plus tard. Une illustration parfaite ? Écrire cet article sur la procrastination la veille de le publier, alors que j'avais pourtant pris de l'avance trois semaines plus tôt. L’histoire du cordonnier arrosé et tutti quanti.

Si j'en crois les rayons de la librairie, je ne suis pas seule dans ce cas. Le rayon développement personnel regorge d'ouvrages au titre sans équivoque : Vaincre la procrastination, Arrêter de procrastiner, En finir avec la procrastination. 

Le mal du siècle ne serait donc pas le mal de dos, mais bien le fait de tout remettre à plus tard.

La procrastination, c'est vraiment mal ?

Pourquoi cette réputation ? Parce qu'elle va à l'encontre de l'injonction à l'efficacité et à la productivité qui nous pousse au contraire à tout faire en même temps. Les entreprises n'aiment pas qu'on perde du temps. Mais pour soi-même, est-ce vraiment aussi néfaste qu'on le pense ?

La plupart des chercheurs s'appuient sur le "procrastination-health model" de Sirois et ses collègues : la procrastination agirait sur la santé via le stress chronique qu'elle génère.
Une étude plus récente de Johansson et ses collègues (2023), menée sur plus de 3000 étudiants suédois suivis sur plusieurs mois, montre qu'un score de procrastination élevé au départ est associé à un risque accru de dépression, d'anxiété, de troubles du sommeil et de solitude par la suite.

Nuance importante, reconnue par les auteurs eux-mêmes : les données restent auto-déclarées, et le sens de la causalité n'est pas tranché. La procrastination cause-t-elle le mal-être, ou l'inverse ? Impossible de trancher pour l'instant.

Ce n'est pas (vraiment) de votre faute

Un concept explique en partie le phénomène : l'« Intention-Action Gap », le fossé entre l'intention de faire quelque chose et le moment où l'on passe réellement à l'action. Il dépend du coût d'entrée, du coût de maintien et de la récompense perçue.

Le neuroscientifique Albert Moukheiber le rappelle régulièrement : ce n'est pas qu'une question de volonté. Stresser plus tard peut même avoir un intérêt. De son côté, Tim Urban, expert autoproclamé de la procrastination, en a fait un TEDx aussi drôle que déculpabilisant sur les différences entre le cerveau d'un procrastinateur et celui d'un non-procrastinateur.

Les bénéfices insoupçonnés

Et si on regardait aussi les avantages à procrastiner ? Il existe une journée mondiale de la procrastination, le 25 mars, créée par David d'Equainville, fondateur des éditions Anabet. Pour lui, c'est "une défense immunitaire face à une société extrêmement rude", une façon de tenir face à un monde qui va trop vite.

Dans "Petit éloge de la procrastination", Emmanuel Vilin va plus loin : la procrastination serait "l'acceptation du temps perdu", celle qui nous autorise à ralentir, à sortir du bruit ambiant, et laisse une place au repos, voire à l'ennui, terreau souvent sous-estimé de la créativité. Cette dernière a en effet besoin de temps et se marie mal avec un emploi du temps millimétré.

Beaucoup d'artistes, les écrivains en tête, ont la réputation de procrastiner, de rendre leur manuscrit en retard. Le phénomène existe aussi côté lecteurs : les Japonais l'appellent le Tsundoku, l'art de collectionner les livres sans jamais les lire. En français, on parle plus prosaïquement de PAL, la pile à lire.

Comment mieux la gérer, sans se mentir

Tout cela ne m'empêche pas de continuer à culpabiliser quand je m'y prends au dernier moment sur un sujet que je pouvais anticiper. Il y a la procrastination qui donne un coup de boost productif à minuit moins une, et celle qui fait courir un vrai risque : rater quelque chose, faire des erreurs, mettre d'autres personnes en difficulté.

Voici ce que j'ai testé, avec plus ou moins de constance :

  • Identifier la cause. 
    Parmi les plus fréquents : appréhension face à un sujet nouveau, flemme, sous-estimation du temps nécessaire, peur de faire un choix, perfectionnisme 

    Selon le cas, les leviers d'action ne sont pas les mêmes

  • Diviser le projet en tâches de moins de deux heures, et programmer la première dans l'agenda.

  • Se donner cinq minutes. Un minuteur, et on se met sur le sujet. Au bout des cinq minutes, si l'envie de continuer est là, on continue. Sinon, on arrête, mais les idées sont déjà un peu plus claires.

  • S'appuyer sur des partenaires de responsabilité, des personnes qui acceptent de s'investir pour vous aider à avancer sur un projet précis. C'est de loin la technique la plus efficace pour moi sur les projets qui font autant envie que peur.

Alors, non-procrastinateur assumé, procrastinateur qui ne culpabilise plus, ou en pleine bataille contre vous-même ? Dans tous les cas, la prochaine deadline que vous repousserez, vous saurez au moins pourquoi.


Clémence Partouche-Ceyrac est coach de carrière à Paris.

Elle accompagne dirigeants, cadres et indépendants dans leur relation au travail. Découvrir l’accompagnement individuel

Clémence Partouche-Ceyrac